LE GOUT DES AUTRES

Angèle, Place des Trois Rues

 

Le lieu que j’aime en particulier, cette place, j’aime cet endroit. D’ailleurs, c’est là que je promène mon chien. J’ai toujours aimé cette place, il y a comme une fontaine. Il faut dire qu’il n’y a pas trop d’endroits où on peut aller, en plein centre comme ça. Avant Joey j’avais Poupette, un Yorkshire. Je l’ai gardée pendant 15 ans, elle a été tout pour moi, surtout dans les moments difficiles. Mon fils l’avait trouvée dans une poubelle, elle venait de naître, il l’a remise sur pied et me l’a offerte. Mademoiselle Poupette. Mais il y a 2 ans, elle est morte d’une pleurésie. Elle avait les poumons plein d’eau, le vétérinaire m’a dit qu’il fallait la piquer. J’ai dû me résigner. Je suis restée près d’elle tout ce temps. Avant de fermer les yeux, elle m’a regardée, et des larmes lui ont coulé. Elle sentait qu’elle me quittait, elle me disait au revoir. On est liées elle et moi. Je ne voulais pas reprendre de chien, mais mon fils m’a rapporté Joey, et la vie continue…

Voilà, je me présente, je suis Angèle, je suis née en 1942. Ma mère s’est installée dans cet immeuble en 1956. Ma mère, ma sœur et moi, nous avons habité toutes les trois dans le même immeuble, 1er étage, 2ème étage, 3ème étage. Aujourd’hui, il ne reste plus que moi dans l’immeuble.

Mes parents avait un petit restaurant-pizzeria en bas de l’immeuble, là où maintenant il y a les grossistes, rue Longue des Capucins, au 33. Ils étaient d’origine sicilienne. Je suis allée à l’école jusqu’au certificat d’études et après maman a eu besoin de moi. En clientèle, on avait beaucoup de militaires, ils venaient de toute la France pour partir en Algérie sur les bateaux, c’était l’époque héroïque si on peut dire. Il y en avait qui venaient fêter la quille chez nous à la fin de leur service. Avec moi ils ont toujours été impeccable, respectueux. Les commerçants aussi venaient, après ils allaient au bar juste au coin, le Bar de

l’Union. Maintenant c’est un magasin de chaussures. On avait aussi les prostituées qui venaient. C’était une ambiance conviviale entre les gens.

J’ai rencontré mon mari dans le quartier. Son père était grossiste en chapeaux, il était lorrain. Père et fils, deux blonds avec des grands yeux bleus. Tous les jours, j’allais acheter le pain en face de la chapellerie. Un jour, le fils est rentré de son service militaire, 5 ans dans la Marine. Quand je sortais de la boulangerie, on se regardait. Souvent, il venait manger au restaurant. Nos parents se connaissaient, c’était les commerçants d’un même quartier…

Avec mon mari, nous avons ouvert une pizzeria à notre tour, 14 rue des Feuillants. D’abord en gérance puis petit à petit on l’a acheté comme on a pu, comme tout un chacun, on a mis du temps. On l’a gardée dix-sept ans, ça s’appelait La Capricciosa. Au bout de dix-sept ans, malheureusement mon mari est tombé malade et il est parti. J’ai tout liquidé. Mon fils était trop jeune pour reprendre, il n’ avait que 20 ans.

Avec l’argent que j’ai eu en vendant le restaurant, j’ai fait les travaux dans mon appartement. J’ai quasiment toujours vécu dans cet immeuble. Ici, il y a eu des gens de partout, en haut au 4eme, il y a eu un Belge très gentil qui me sortait mon chien. Maintenant il y a un jeune Mauricien qui finit ses études de médecine. Il est si cordial, c’est un vrai bonheur. En bas, il y avait Monsieur Dialo, il est malheureusement reparti au Mali, il était d’une gentillesse incomparable. Deux jeunes filles des Philippines aussi qui sont restées quelques temps, des beautés. Des gens sont partis d’autres sont arrivés. Même dans la cage d’escalier de son immeuble on peut faire de grands voyages.

Tout change, tout passe, c’est pour ça qu’on ne se lasse pas. C’est le changement qui nous tient en vie, qui nous rend curieux de l’avenir. J’aime parler aux autres, j’ai le goûts des autres et je suis la pipelette du quartier.


Une exposition du Théâtre de l’Oeuvre. Merci à nos financeurs.

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